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Le dard de la douceur

Souvent, on dit d'emblée que l'oeuvre de Carole Solvay est fait de plumes. Mais faut-il commencer par là, révéler les ficelles ? Ce n'est pas de ça qu'il s'agit. Le défi consiste précisément à faire oublier le matériau. Comme l'avoue l'artiste, « la plume, c'est comme les coquillages, ça fait tellement ringard. » Pourtant, et c'est peut-être là le secret de sa richesse, tout son travail l'évoque par la métaphore, revenant à sa source par la tangente...

Enfin chez soi, dans le pur, atteinte du dard de la douceur.

Il n'y a pas de plumes dans le travail de Carole Solvay. Ce n'en sont plus. Défaites, dissoutes, disséquées, elles ne sont plus plume mais rachis, calamus, barbe, vexillum... Autant de fragments dont on serait bien en peine de déterminer l'origine. Mais alors de quoi s'agit-il ? D'une pièce de théâtre, d'un théâtre d'ombres où les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. Ou plus exactement : où les choses sont ce qu'elles ne semblent plus être. Car ici tout est mis en oeuvre pour redevenir plume. La pièce jouée raconte la légèreté, l'équilibre, la douceur. Des qualités de plume. C'est là que réside la métaphore.

Quant au théâtre, il vient spontanément à l'esprit face aux installations. Là où la lumière crée des effets dramatiques, où le mystère d'un monde indéchiffrable opère en silence et hors de notre temps. Ce ne sont plus des plumes ; les acteurs se sont figés, trop conscients que l'équilibre est rare. Il ne s'agit plus de voler, mais de se poser dans l'air.

Carole Solvay a travaillé une dizaine d'années pour se défaire de la plume, pour n'en garder que des éléments tellement minutieusement ôtés d'elle qu'on ne peut plus les reconnaître. Les premières oeuvres nées de ce matériau inattendu prirent des formes vivantes, ou dont on imaginait qu'elles pourraient prendre vie. Ça semblait organique. Puis elle s'est défait de l'anecdote. Son travail a pris de l'ampleur, de moins en moins figuré et de plus en plus aérien. Désormais, nous avons pénétré le territoire de l'air. L'artiste n'a gardé du matériau que le strict nécessaire, décelant sa richesse là où elle se dissimule le plus. Ces éléments finement choisis et sculptés, elle les organise pour ceindre le vide. Parfois, la beauté d'un fragment discret semble caresser le courant du vent. L'économie de moyen suscite notre imaginaire.

Les temps sont au vide. Il faut ôter, parler moins. D'ailleurs Carole Solvay est silencieuse. Je ne peux m'empêcher en la voyant de penser à un de ces hiboux dans les histoires pour enfants, que l'on aurait dérangé dans la lecture d'un grimoire et qui pointerait ses yeux vers nous par dessus ses lunettes, sans lever la tête. Devant ses oeuvres, elle s'applique, son travail est lent et répétitif. Il incite à la méditation. On pense qu'il y a du mouvement, mais l'oeuvre est stable. Elle est figée dans l'instant d'un souffle, et n'en finira plus de tomber comme la pluie ou de s'élever comme des ronds de fumée. Fugace comme des escarbilles qui se seraient figées en un ciel étoilé. Tout cela tend au moment zéro du temps suspendu.

A force d'enlever, de défaire, un jour il n'y aura plus rien. Ça, ce sera l'équilibre. Enfin chez soi, dans le pur, atteinte du dard de la douceur

Adrien Grimmeau.


 

Plume 2001
Plumes, fil rouge
23 x 3 cm